mercredi 25 janvier 2012

Empain-Caillol, le chemin du pardon

Ci-après, le récit que j'ai rédigé qui aurait dû servir de matériau de base pour un article pour un magazine de news connu, un article qui serait venu en illustration d'une série de photos montrant le Baron Empain et Alain Caillol (son ravisseur) sur le lieu de séquestration. En définitive, il n'y aura pas de photo, donc il n'y aura pas d'article non plus. En dépit de nos efforts, ce retour sur le lieu de détention n'a pas eu lieu. Tout le reste est (presque) vrai. Ce récit, long, était un premier jet, et résume toute l'affaire. Comme l'histoire n'ira pas plus loin, ce premier jet est livré tel quel, sans retouches.  Avec ce dernier chapitre, cette histoire se referme. Pour ceux que ça intéresserait.

"Il est onze heures du matin, quelque part dans un bois de la région parisienne. Un chemin boueux s'étire au milieu des arbres sous un ciel gris. Une petite clairière, puis de nouveau des arbres, et devant, se dévoile au fur et à mesure que nous approchons l'entrée sombre d'un blockhaus. L'homme qui s'avance vers cet endroit, l'a recherché une bonne partie de sa vie, sans succès. Aujourd'hui, il revient pour la première fois à l'endroit où le destin a rebattu les cartes de son existence. Même saison, même odeur de forêt humide qui parle au chasseur aguerri qu'il est, mais cette fois sans la peur. C'est en homme libre qu'il remet aujourd'hui ses pas dans les siens. Trente-quatre années plus tôt, jour pour jour, il se traînait sur ce même chemin, la tête recouverte d'une cagoule, les yeux et la bouche condamnés par du scotch, les poignets menottés dans le dos, une peur primale lui vrillant les tripes, poussé en avant par un groupe d'hommes menaçants et armés vers un futur alors impossible pour lui à imaginer. Cet homme, c'est le Baron Edouard-Jean Empain. Et l'homme qui se tient à ses côtés aujourd'hui et lui montre la route est Alain Caillol. Son ravisseur.

Empain. L'affaire Empain, du nom de la victime, une page majeure de l'histoire policière française de cette deuxième moitié de 20ème siècle, devenue quasiment une légende nationale. Trois décennies après le fait criminel, peu nombreux sont ceux qui sauraient dire en quoi consiste l'affaire Empain ; en revanche, la mémoire collective n'a jamais oublié l'anecdote macabre, le chef d'entreprise à allure de playboy, kidnappé en bas de son domicile et auquel les ravisseurs ont sectionné une phalange afin de l'envoyer à sa famille en preuve de sa détention. Elle n'a pas oublié non plus les rumeurs qui ont abondamment contribué à faire de cette affaire une légende, et transformé cet homme au goût forcené pour la discrétion en "matériau de fait divers", ainsi qu'il l'écrira lui-même. ("La vie en jeu", Baron Empain. J-.C Lattès)

Rappel des faits, comme on dit dans la police. Lundi 23 janvier 1978, 10h30. Comme chaque matin, le Baron Empain, qui aime une existence réglée par des habitudes intangibles, sort de son domicile au 33 de l'avenue Foch, s'installe à l'arrière de la 604 grise dans laquelle son chauffeur Jean Denis le conduit chaque matin au siège du groupe Empain-Schneider rue d'Anjou, dans le 8ème arrondissement. Alors qu'Empain déplie le Figaro du jour, Jean Denis lâche un juron : un motocycliste zigzague devant ses roues avant de s'étaler sur la chaussée, bloquant du coup la contre-allée. Surgissant soudain d'une camionnette garée sur le côté, des hommes cagoulés et lourdement armés arrachent le chauffeur de la 604 et l'embarquent dans la camionnette. Trois d'entre eux bondissent sur le Baron, arme au poing: "Fais ce qu'on te dit, sinon on te bute". Menottes, scotch et cagoule, canon dans la nuque, le Baron est aplati sur le plancher de la 604 qui repart aussitôt. En moins de deux minutes, le patron du puissant Groupe Empain-Schneider vient d'être kidnappé en plein Paris, et en plein jour. Une opération rapide, au déroulement impeccable.

Relâché une demi-heure plus tard, le chauffeur donne l'alerte au commissariat du 17ème arrondissement. Après un changement de voiture - la 604 du Baron est bien trop voyante - les ravisseurs attendent patiemment dans un box fermé. La nuit venue, ils se remettent en route. Entravé dans le coffre, aveugle et muet, Empain entend les liaisons radios avec le véhicule qui leur ouvre la route, ainsi que les fréquences de la police que les ravisseurs écoutent. Au maximum de la terreur humaine, Empain se souvient qu'il y a à peine de quatre mois de ça, on a retrouvé Hanns Martin Schleyer, le patron des patrons allemands, à Mulhouse dans le coffre d'une voiture, avec une balle dans la nuque.

"C'est ici que la voiture a stoppé ici, explique Caillol. Ensuite, on t'a fait avancer par là, jusqu'à l'entrée du blockhaus". Ainsi a commencé ce qui allait devenir l'affaire Empain. Les deux hommes se tutoient. Depuis qu'ils se sont revus une première fois en privé il y a trois semaines, dans le salon d'une suite d'un grand hôtel parisien. Il restait cependant un pèlerinage à accomplir, celui sur le lieu de détention, gardé secret jusqu'à aujourd'hui. Comment les trajectoires de la victime et celle du bourreau en sont venues à se recroiser à l'endroit où nous nous trouvons à cet instant?

C'est à l'invitation de mon ami le réalisateur Patrick Volson que j'ai été amené à travailler sur ce sujet extraordinaire, sans aucun doute le plus beau et le plus poignant qui puisse être proposé à un scénariste. "Ça te dirait d'écrire un téléfilm sur l'affaire Empain?" En 1989, Volson avait réalisé "Paroles d'otages", documentaire bouleversant au cours duquel il avait longuement interviewé Empain dans un décor reconstitué de son lieu de séquestration : la tente, les chaînes, le seau... A cette occasion, Volson avait demandé au Baron s'il serait d'accord pour que l'on écrive une fiction de son histoire. "Je suis d'accord, mais vous n'y arriverez jamais, l'affaire est trop politique, on ne vous laissera pas faire", assure Empain. En 2005, soit seize années après, Volson veut tenter le coup. France 2 achète le sujet, et nous nous mettons au travail. Ayant l'ambition secrète de raconter par la fiction ce que l'enquête n'est jamais parvenue à établir, il nous faut nous entretenir avec les protagonistes de l'histoire. Nous retrouverons le Baron, qui nous accordera généreusement plusieurs longs entretiens, ainsi que les policiers. Pour les ravisseurs, la tâche s'avère plus complexe. Tous décédés à ce jour, il ne reste que Caillol, qui est à ce moment détenu à la prison du Pontet, à Avignon. Notre téléfilm ne verra malheureusement jamais le jour. Alors que le travail d'écriture était parvenu jusqu'à l'acception du scénario définitif par la chaîne, notamment grâce au merveilleux travail de Sandro Agénor - qui l'avait repris, poursuivi et mené à bonne fin après que je l'eus lâché après quasiment 3 ans d'écriture et plusieurs changements importants de directions - et qu'il avait été annoncé dans la presse que Lambert Wilson serait le Baron Empain, France Télévision annule le projet en même temps que plusieurs dizaines d'autres. Le Président Sarkozy vient de sonner la fin de la publicité dans le groupe d'audiovisuel public, entraînant une diminution conséquente des ressources, et du même coup des moyens de production. Un projet concurrent au cinéma arrivé pourtant bien après nous au financement à France 3 achèvera de planter le dernier clou dans le cercueil de ce magnifique sujet. C'est pratiquement à ce moment-là que Caillol sort de prison et me recontacte......

Mais revenons à l'affaire. Après avoir parcouru quelques centaines de mètres dans une galerie souterraine - la température et l'hygrométrie étant quasiment les mêmes qu'à l'extérieur, Empain aura une perception faussée de la topographie des lieux, persuadé d'avoir été séquestré dans la cave d'une maison - le groupe jette l'otage sur le sol humide, lui arrache scotch et cagoule, lui retire les menottes. Dans la lueur des torches, il distingue des silhouettes cagoulées et surtout les éclats des armes. Empain peut enfin parler: "Qui êtes-vous donc? Des gangsters? Des barbouzes? Que voulez-vous?" Les ravisseurs lui ordonnent de lire une lettre à haute voix, lettre qu'il doit recopier à la main à l'intention de son entourage. Il s'agit d'une demande de rançon, dont le montant semble exorbitant : quatre-vingt millions de francs de l'époque. Et la dernière phrase de la lettre dit ceci: "nous allons te couper le petit doigt pour prouver à ta famille que nous te détenons". Inquiétant? Pour l'otage, paradoxalement, la nouvelle est rassurante. Ainsi qu'il le déclarera en 2005 au journaliste Christophe Hondelatte dans "Faites entrer l'accusé": "Dans ces circonstances, tout ce qui n'est pas le pire... vaut mieux que le pire". A l'évidence, les ravisseurs n'ont pas l'intention de l'exécuter. Du moins pas tout de suite. Après lui avoir fait ingurgité un breuvage drogué, l'un d'entre eux procède à l'opération avec un massicot. Empain émergera de sa torpeur avec le doigt bandé, et un flacon d'alcool posé à côté de lui dans lequel il doit tremper son pansement deux fois par jour pour éviter l'infection. Le gang semble très déterminé.

On aura tout entendu tout lu sur cette histoire d'amputation, autour de laquelle se cristallisera la légende. Comme nous le verrons plus loin, le Baron Empain est un grand joueur, au poker et au casino. Marque de cette affaire où la fiction prendra la place d'une réalité bien moins romanesque, on lira partout que l'amputation du petit doigt est la punition classique des tricheurs. Le commissaire Ottavioli, patron de la Brigade Criminelle chargé de l'affaire parlera dans ses mémoires (Echec au crime, 30 ans quai des Orfèvres, Ed Grasset) de "tradition calabraise". La tradition existe peut-être, mais en l'occurrence il n'en est rien. L'inspiration viendrait de l'enlèvement du petit-fils de Paul Getty cinq ans plus tôt : ses ravisseurs lui avait sectionné une oreille. Problème : cela défigure la victime à vie, et l'hémorragie n'est pas simple à juguler. Dans les conditions de vie extrêmes qui vont être celle du Baron et des ravisseurs dans ce premier lieu de détention, il faut limiter les risques. Donc ça sera la dernière phalange du petit doigt gauche. A la libération du Baron, les médecins de l'Hôpital Américain de Neuilly seront d'ailleurs étonnés de la netteté de l'opération, et de son absence d'infection.

Mais il faut attendre "Lumière", le récit qu'Alain Caillol publie ces jours-ci au Cherche-Midi pour connaître les véritables circonstances de ce point mémorable de l'histoire. L'amputation fait partie du plan, le moment venu, elle est donc à accomplir. Seulement, ils n'ont pas décidé lequel d'entre eux devait s'y coller. Au moment de le faire, aucun d'eux ne se sent d'y aller. Ils sont obligés de tirer au sort...

L'entrée du blockhaus étant aujourd'hui condamnée, nous avons fait le tour par les galeries. En chemin, le danger du lieu s'impose à nous : sans une connaissance parfaite des galeries, le site souterrain se présente comme un labyrinthe épouvantable ; si la lumière s'éteint, c'est la fin assurée. Guidés par Caillol, nous progressons maintenant vers l'endroit où se dressait la tente dans laquelle Empain émerge de sa grossière anesthésie ce mardi 24 janvier 1978.

Vaseux, le Baron se croit d'abord avenue Foch, chez lui. Mais la dimension dramatique de sa situation s'impose aussitôt à sa conscience. Il se trouve sous une tente de camping trop petite pour qu'il puisse se redresser et lui masquant la vue sur l'endroit où il se trouve, gisant sur un matelas pneumatique qui se dégonfle. Traversant la tente, une chaîne retient son cou. Des menottes entravent ses poignets et ses chevilles. Un seau jaune est là pour faire ce qu'il y a à faire. Le Baron a froid, il a été enlevé dans son costume de ville, c'est l'hiver, et de ce qu'il peut en percevoir, l'endroit n'a ni chauffage ni électricité. Son doigt lui fait mal. "Mets ta cagoule" ordonne le ravisseur d'une voix qu'il maquille étrangement. Empain comprend tout de suite que s'il voit le visage de l'un de ces hommes, c'en est fini pour lui. Alors il obtempère, et fait même davantage : cet homme habitué à calculer rapidement comprend que s'il veut vivre, il ne doit causer aucun problème à ses ravisseurs. Alors ce patron habitué à commander, pour survivre, va se mettre à obéir (ce qui aura comme on le verra des conséquences directes sur son comportement à son retour.) A aucun moment au cours d'une détention à l'issue de laquelle il ne sait pas encore s'il en sortira vivant, Empain ne va se plaindre du froid, de la faim, de la douleur, de la peur. Lorsqu'il trempe son doigt blessé dans l'alcool, il préfère serrer les dents plutôt que de laisser échapper le moindre gémissement. A l'extérieur de la tente, deux gardes armés en permanence, relevés toutes les six heures. Un peu de café, une sardine, un quartier de pomme, le froid et l'humidité, le silence, et surtout la gamberge qui s'écoule autour d'un temps infini et poisseux, voilà quelles vont être les conditions de détention de l'un des hommes les plus puissants d'Europe. Ça devait arriver, se dit Empain. Depuis ses 40 ans, il traine une étrange prémonition. Etait-ce parce que son père et sa soeur étaient morts à cet âge? "Quelque part je méritais cette vie-là, confiera Empain dans le documentaire de Volson, j'avais été trop heureux. C'est scandaleux d'avoir eu aussi peu de soucis, aussi peu de problèmes, ce n'était qu'un purgatoire mérité."
Dehors, la police criminelle a pris l'affaire en main. Les barrages déjà en place pour arrêter le tueur Yves Maupetit sont doublés, , la région parisienne est placée sous contrôle policier intensif - un peu trop même au goût des parisiens. Alain Peyrefitte, Garde des Sceaux et Premier Ministre par interim pendant l'absence de Raymond Barre au Japon appelle les français à la délation. Ottavioli, le patron de la criminelle, en vacances aux Etats-Unis, rentre à Paris. Le gouvernement, la police, et la famille attendent désormais une revendication.

Elle arrive le lendemain. Bierry, l'homme de confiance d'Empain déjeune au Cercle Interallié (les ravisseurs ont le carnet d'adresses d'Empain dont ils feront un usage conséquent) lorsqu'on lui transmet un appel lui enjoignant de se rendre à la Gare de Lyon, et de se faire ouvrir la consigne n°595. A l'intérieur, les policiers découvrent un sac. Celui-ci contient la lettre manuscrite du Baron exprimant la demande de rançon de 80 millions de francs, sa carte d'identité. Et un flacon de formol, avec ce qui ressemble à une phalange sectionnée.

Il est important de se souvenir qu'à la fin des années 70, crapuleux ou politiques, les enlèvements en Allemagne, en Italie et en France sont fréquents. On a rappelé le sordide cas Schleyer, mais rien qu'en France, les enlèvement successifs de Louis Hazan (PDG de Phonogram), Guy Thodorof (Directeur adjoint de Saab), Luchino Revelli-Beaumont (PDG de Fiat France) se sont succédés ces deux dernières années à la une des journaux.

Pour les pouvoirs publics, c'en est assez, il faut donner un coup d'arrêt à cette mauvaise pratique. "Je ne veux pas que le mal italien se propage" assène Christian Bonnet, Ministre de l'Intérieur au commissaire Ottavioli. Le Président Giscard d'Estaing lui a donné ses instructions dans une formule sibylline : "La rançon, c'est l'affaire de la famille. Les ravisseurs, c'est l'affaire de la police". En clair, démerdez-vous.

"La police, nous on avait décidé de ne pas s'en occuper" raconte Caillol dans son ouvrage "ils avaient leur boulot à faire, on avait le nôtre, voilà". Les conditions de vie étant quasiment aussi difficiles pour les ravisseurs que pour l'otage, ils veulent surtout aller vite. C'est d'ailleurs comme cela que le coup était conçu : en 8 jours, l'affaire devait être pliée. Mais c'était sans compter l'effet d'aubaine venue se superposer à la disparition d'Empain, dont la séquestration durera 63 jours. Car Empain n'est pas n'importe quel otage.
Les premiers entretiens avec Caillol sont très rapidement intenses. Il lui apparaît assez clairement à la teneur de nos échanges que n'étant ni juge, ni flic, ni journaliste, je ne me trouve jamais dans le jugement. Mais que ce qui m'intéresse, c'est la manière dont s'emboitent les engrenages humains pour en arriver à ce que deux trajectoires éloignées s'intersectent un jour, avec l'enlèvement et l'amputation d'un homme.

Pas si éloignées que ça, d'ailleurs. Comme Empain, Caillol est un gosse de riche, à une autre échelle que le Baron, toutefois. Mais comme Empain, c'est un enfant auxquels ses parents ne s'intéressaient pas. "J'ai eu une mère, me dit-il, la première fois que nous nous rencontrons, je ne me souviens à peine de son visage, ou d'une seule de ses expressions... Si on m'avait dit, si on m'avait expliqué..." En interview, Empain nous tient des propos semblables. Héritier d'une dynastie sortie de terre par la seule force d'un grand-père bâtisseur (chemin de fer du Zaïre, tramways de Tachkent, métro de Paris, et la ville d'Héliopolis dans la banlieue du Caire en Egypte), le petit Empain grandit dans une fortune inestimable. Lorsque le grand-père meurt en 29, il laisse 70 sociétés dans le monde, toutes bénéficiaires. Le père du Baron poursuivra la tâche, mais voulant que ses usines puissent tourner normalement pendant l'Occupation, il fréquente l'ennemi d'un peu près. Recevant des petits cercueils de bois à sa propriété de Bouffémont, pour sa sécurité, il est obligé de s'enfuir en Espagne. Atteint d'un cancer, De Gaulle lui permettra de rentrer en France pour y mourir. Il a 42 ans, le petit Empain en a 9, et n'a que peu de souvenirs de ce monsieur qui lui tient une dernière fois des propos affectueux. La mère du Baron, il la qualifie lui-même de divinité lointaine , "ma vraie famille, c'était ma nurse, mon percepteur, la cuisinière, le palefrenier, le jardinier, le chauffeur" nous racontera Empain. Affection de substitution... Chez Caillol, personne ne substitue à cet amour familial absent. Un de ses camarades de pension me raconta un jour : "Caillol nous dominait tous par son ascendant. Toujours très bien habillé, il rentrait à Paris le week-end, jouait au poker, ramenait des sommes qui nous paraissaient énormes, et surtout, il se tapait des grandes. Mais il semblait totalement livré à lui-même".

80 millions de francs, c'est totalement irréaliste. On s'est longtemps interrogé sur le fondement de cette revendication financière des ravisseurs. Caillol en livre l'explication dans son livre: "Nous étions huit. Dix millions de francs chacun. Un million et demi d'euros. C'est raisonnable, non?" Vu comme ça, effectivement...

Sauf que la famille d'Empain ne dispose pas de cette somme astronomique. Et puis Empain tente de l'expliquer à ses ravisseurs : "Vous avez enlevé la mauvaise personne. Il y a des lois en France, et pour vendre mes titres, pour vendre mes biens, il faut ma signature, mon entourage n'a pas le droit de le faire. Le seul qui peut payer, c'est moi. Et ici, je ne peux rien. Si vous me laissez sortir, je paye". "Tais-toi, t'es qu'un salaud de richard...."

Dans la famille Empain et au Groupe, on a fait les comptes. Les avoirs de la famille Empain s'élèvent péniblement à 30 millions. René Engen - le numéro deux du groupe qui a pris les rênes de l'entreprise pendant l'absence du Baron - réunit les administrateurs. Un prêt de 30 millions de francs adossé aux avoirs estimés de la famille Empain est consenti à la famille. "Un prêt portant intérêt au taux de préférence bancaire au jour du remboursement, dans les meilleurs délais, et au plus tard le 30 juin 1980" ("Les barons Empain", Yvon Toussaint, Fayard). En clair, le Groupe va se faire de l'argent sur l'absence de son président. Acculées, l'épouse du Baron et ses deux filles (majeures) apposent leur signature sur le document. 30 millions? Offusqués, les ravisseurs refusent cette somme, c'est 80 qu'ils veulent, pas un sou de moins, et s'ils ne l'ont pas, la prochaine fois ce n'est pas un doigt qu'ils enverront, mais un pied! "On voulait 80, on nous a proposé 30, on n'en a pas voulu, la place on a pris 20 ans" dira Caillol plus tard.

Ce refus des ravisseurs n'attriste cependant pas le patron de la Criminelle. Ce moment de négociation était un passage obligé, mais la position d'Ottavioli sur ce sujet est on ne peut plus claire : le paiement d'une rançon n'est jamais une garantie du retour de l'otage en vie. En exemple, il cite l'enlèvement en 1975 de l'héritière Christina Mazzotti. La famille a payé la rançon, et a retrouvé le corps sous un tas d'ordures. Mais surtout, Otta, comme on l'appelle à la Crime, veut saisir l'opportunité pour faire passer un message à tous les ravisseurs de France et de Navarre : plus aucune rançon ne sera jamais payée. Alors il attend que la situation évolue, et pendant ce temps-là, ses équipes ratissent toute la région parisienne, fouillant caves, chantiers, abbayes, maisons abandonnées... Car à ce jour, la police n'a toujours pas le moindre indice. Rien.

Dans la galerie, la situation se dégrade. C'est l'hiver, les conditions de vie sont éprouvantes pour tout le monde, et ce coup qui devait être plié en 8 jours prend visiblement une autre tournure. L'ambiance change. Wado (le surnom d'Empain pour ses intimes) est irréprochable, d'une dignité et d'un courage exemplaire. Il ne se plaint jamais, ne cause aucun problème, apprécie les petites choses, lorsqu'on lui demande des nouvelles de son doigt, de sa santé, lorsqu'on lui apporte un café. Les ravisseurs ne maquillent plus leur voix. Ce n'est déjà plus ce salaud de richard à qui il faut prendre son fric, c'est un homme qui accepte sa souffrance sans rien dire, et son courage fait naître de l'estime chez ceux qui le gardent, en dépit du but poursuivi. L'affaire n'avance pas. Empain gamberge - il n'a que ça à faire - écrit lettre sur lettre sous la dictée à l'intention de son entourage.

Dehors, Engen a fait son devoir, mais le prêt n'a servi à rien, les ravisseurs ayant refusé les 30 millions. Les billets retournent sagement dans les coffres des banques. La seule qui a désormais la main, c'est la police. Mais aussi la presse, et comme la nature a horreur du vide, la rumeur. Dans son livre, Empain s'étend largement sur sa discrétion qui est pour lui une seconde nature. Mieux que sa discrétion, son invisibilité qu'il se plaît à cultiver, à tel point que dans son Groupe, on ne dit pas "le Baron Empain a décidé", mais "la rue d'Anjou (siège du Groupe Empain-Schneider) a décidé". Pour préserver cette discrétion, il a compartimenté son existence avec des cloisons qu'il veut étanches : dans la semaine, il dirige un groupe industriel ; le week-end, il chasse en Sologne avec des amis ; le jeudi et le dimanche soir il joue au poker avec d'autres amis (avec Bouvard, Montand et Lantéric) ; les vacances d'hiver, il les passe à Megève avec des amis différents ; l'été il est à Cannes où il est joueur régulier au casino du Palm Beach. Mais il n'existe aucun noyau commun à toutes ces activités, et ne sert jamais de ses connaissances amicales dans son métier. Lorsqu'il est enlevé, la police va chercher à savoir qui peut lui en vouloir, elle va donc abattre ces cloisons une à une. Et derrière elle, la police a la presse. Et les ravisseurs apportent les journaux à l'otage. Lequel y découvre toute sa vie étalée, romancée, exagérée, pulvérisée et mise à plat sur papier glacé. Sans que lui-même soit en mesure de pouvoir se défendre. Il le formulera ainsi dans le récit qu'il fera de son enlèvement :" Si j'avais été séquestré dans un 5 étoiles l'effet dévastateur aurait été le même".

Exemple. Le 3 février 1978, Empain est en couverture de Paris-Match (n ° 1497). Une concierge du 8ème arrondissement y reconnaît un monsieur qu'elle connaît puisqu'il possède un petit appartement dans l'immeuble. A la recherche d'indices, les policiers déboulent aussitôt pour une perquisition. Et comme il faut deux témoins, ils font chercher l'épouse du Baron. Ils ouvrent. "Madame, connaissez-vous cet endroit?" La Baronne découvre l'endroit, sans rien dire. Il y a quelques photos du Baron, avec une autre femme.

"Quel besoin avait la police d'aller chercher ma femme et de lui faire subir cette épreuve? Deux témoins ordinaires suffisaient!" s'emportera Empain.

Le jeu... Le casino, le poker, et l'amputation, la fameuse punition des tricheurs. La rumeur est partie, elle ne s'arrêtera plus, et elle ira surtout très loin puisque désormais Empain est accusé de s'être lui-même enlevé afin de pouvoir faire payer par son entreprise des dettes de jeu personnelles qui seraient dit-on colossales. Oui, Empain est joueur, mais il ne s'en cache pas, il joue au vu et su de tout le monde dans un casino ayant une licence délivrée par le Ministère de l'Intérieur. La thèse de l'auto-enlèvement à un point de départ, une reconnaissance de dette trouvée par la police à son domicile, d'un montant de 2,5 millions de francs au crédit du casino du Palm Beach. "C'est important, mais pour moi ce n'est nullement un épisode exceptionnel, se défend le Baron, ce type d'événement arrive dans la vie d'un joueur et se règle dans les jours qui suivent avec un chèque personnel envoyé au directeur du casino. Simplement, celle-ci est tombée au mauvais moment." La presse s'en donne à coeur joie, les 2,5 millions deviennent 10 millions, confondant une perte en un coup avec les pertes cumulées sur une année. On oublie de raconter qu'il a déjà gagné 10 millions de francs en une seule nuit au casino de Divonne-les-Bains, et que ses échelles de jeu habituelles se situent plutôt entre 100 et 300 000 francs, pas davantage.

Mais 300 000 francs, c'est beaucoup d'argent, pour un salarié ordinaire du Groupe Empain-Schneider. Et en 1978, le Groupe Empain-Schneider, c'est 150 sociétés, 130 000 salariés, et ces sommes réelles (ou fantaisistes) qui valsent sur les tables de jeu entre les main du patron, ça la fiche rudement mal. En haut lieu, on ne se prive plus de déclarer que l'autorité morale du Groupe est atteinte. Et Empain-Schneider, c'est de la sidérurgie, de la construction électrique, de la banque, du nucléaire... Tout cela ne peut raisonnablement ni être dirigé, ni surtout possédé (Empain-Schneider est un groupe privé) par un joueur compulsif. Lequel de surcroit n'est pas français mais belge, pas ingénieur, par énarque, pas polytechnicien, bref du cheptel dans le lequel ce capitalisme à la française si spécifique a l'habitude d'aller piocher ses grands commis d'entreprise.

Disons-le, Giscard n'apprécie pas Empain. Cette aversion a sans doute au moins une raison historique : l'OPA du Groupe Empain sur le Groupe Schneider, démarrée en 1967. Avant que Giscard ne connaisse la réussite en politique que l'on sait, la présidence de Schneider faisait partie de ses plans de carrière. Schneider, c'était la famille de sa femme. Empain n'a pas trente ans lorsqu'il jette son dévolu sur ce monument de l'industrie française. Installé à la tête de Schneider par les pouvoirs publics, il y a Gaspard, l'ancien PDG d'EDF. Il faudra quatre années à Empain pour convaincre la veuve Schneider que la destinée du groupe dont elle est l'héritière serait mieux assurée entre les mains d'une famille Empain partageant les mêmes valeurs que la famille Schneider, qu'entre celles de ce parachuté d'état, qui se fiche systématiquement des avis de Madame Schneider. Les manœuvres d'Empain sont repérées très tôt par le gouvernement. Maurice Couve de Murville, Premier Ministre, convoque Empain et ne profère pas ses menaces à demi-mot: "je vous interdis formellement de vous attaquer à Schneider!" Il pourrait d'ailleurs commencer par ne pas renouveler le permis de séjour du Baron sur le territoire. Le jeune Baron ne se laisse pas démonter : " Je dirige mon groupe de la rue de Lisbonne. Je peux demain le diriger de Bruxelles. Et d'un. Et deux, Schneider est un bien privé. Si vous m'empêchez de prendre Schneider, je convoque une conférence de presse, et j'explique à tous les journalistes d'Europe que la France s'assied sur le Traité de Rome dont elle est l'initiatrice! Et on verra ce qu'il reste alors de la crédibilité de la France en Europe!" Au cours d'un conseil d'administration mémorable, Empain et son ami Michel Bolloré organisent la "défenestration arithmétique" de Gaspard. Madame Schneider et son allié le Général Buchalet basculant du côté Empain, Gaspard est démis de ses fonctions. Le Groupe Empain devient alors le Groupe Empain-Schneider, et quitte la rue de Lisbonne pour la rue d'Anjou. Même si ça n'était aucunement le but de la manœuvre, Empain vient de rayer Schneider de la liste des points de chute possibles de Giscard (qui, sur le moment, n'est pas encore président).

"Baron, vous m'en faites de drôles!" Cette fois, c'est Georges Pompidou qui convoque Empain à l'Elysée après la prise de Schneider. Une réelle estime lie les deux hommes. "Monsieur le Président, vous venez d'une banque d'affaires (Lazard), vous connaissez le droit des sociétés", répond Empain. Beau joueur, Pompidou soupire : "Gaspard m'emmerdait à l'EDF, c'était mon devoir de vous le recoller. Maintenant, si c'était aussi votre devoir de le virer, vous avez bien fait de la faire". ("La vie en jeu", Baron Empain, J-. C Lattès)

Contrôlant une chaîne industrielle lourde du début à la fin et pouvant se passer de sous-traitants, Empain a les mains libres et surtout les reins solides pour s'attaquer à un nouvel objectif de taille : le nucléaire. Lorsque la France repense son approvisionnement en énergie et se tourne vers l'atome, elle sait principalement faire du nucléaire militaire dans le sud de l'Algérie. Pour le nucléaire civil, les pouvoirs publics mettent en compétition la CGE d'Ambroise Roux, et le Groupe Empain-Schneider. Empain fonce aux Etats-Unis, négocie âprement une licence avec Westinghouse, et remporte le marché en faisant 20% moins cher que la CGE. "Vous êtes complètement malade avec vos prix! gueule Ambroise Roux, vous allez foutre le marché en l'air!" Empain le ramène à la réalité : "Ecoutez, l'année prochaine, il y a 35 centrales en adjudication en Europe, alors il faudrait mieux que l'on s'entende, vous les turbo-alternateurs, et nous le reste". "Le partage plutôt que le carnage", selon la formule Empain.

On l'a rappelé, le Groupe Empain-Schneider est un bien privé. Il appartient en partie au Baron Belge, lequel peut le vendre - et avec lui son savoir-faire nucléaire - à n'importe quel groupe étranger, américain ou sud-africain. Si le non-retour d'Empain permettait de mettre à sa place quelqu'un de plus conciliant et de plus conforme aux pratiques du pays, ça ne serait pas un inconvénient pour la France... La famille et le Groupe ont joué le jeu de la rançon, les ravisseurs n'en ont pas voulu, l'Etat n'est pas à blâmer. En tous cas, il avance ses pions en sous-main. Giscard fait suggérer à Engen de se rapprocher de Paribas au cas où il faudrait vendre les parts du Baron.

Les négociations entre ravisseurs et famille désormais patinent. Empain s'étonne. Pourquoi ne payent-ils pas? Pourquoi n'est-il pas dehors? Les ravisseurs, eux, s'énervent. L'Express titre "Empain, l'homme qui valait 22 milliards de francs lourds". "Tu vois que tu en as de l'argent! Regarde les tiens, ils ne sont pas pressés que tu reviennes!" lui répètent ses gardiens. Inlassablement, Empain explique qu'il ne faut pas confondre chiffres d'affaires et fortune personnelle. Mais des deux côtés, la crise de confiance envers l'extérieur s'accentue. Ravisseurs et otages sont désormais du même bord, celui de l'incompréhension.

Le 22 février 1978, les gangsters organisent un simulacre de remise de rançon à Megève. Un test. Ils ne s'y déplacent même pas, mais constatent que la région grouille de policiers. La décision est alors prise de changer de lieu de séquestration. On a cru jusqu'à ce jour que ce changement était lié à la remise de rançon ratée. "Il ne s'agit pas ça, raconte Caillol, l'endroit où nous étions était devenu trop inconfortable. Et puis surtout, il neigeait, et les allées et venues que nous étions obligés de faire pour nous ravitailler dessinaient des pointillés dans la neige menant droit vers l'entrée du blockhaus".

"Très bien, ton manuscrit, dis-je à Caillol. Je suis épaté également par le style, dans l'épisode avec Mesrine, l'histoire de ton flingue qui tombe dans l'escalier en tournoyant comme une chanson de Piaf... Seulement, si je peux me permettre... -Dis toujours." Caillol se comporte étonnamment comme un élève attentif, il a envie de savoir ce qu'il ignore. On oublie que peu de personnes ont lu autant qu'un type qui a pris ramassé vingt piges de prison et pour qui la lecture est devenue l'activité principale, et la curiosité permanente. "Si je peux me permettre, aussi bien que puisse être la version de l'hsitoire que tu proposes, il y a un enjeu dans ton livre. Et ne pas y répondre, c'est échouer. - Que veux-tu dire? - Eh bien aux assises en 1982, Empain a pardonné publiquement à ses ravisseurs. La question du pardon est restée depuis en suspens de puis tout ce temps. Vous avez foutu en l'air la vie d'un homme. D'une manière ou d'une autre, tu dois trouver un moyen de répondre à ce pardon...." Il me regarde, je sais qu'il le sait. Mais il fallait nous situer dans un échange pour qu'il arrive à le sortir de lui.

Empain est cette fois au chaud dans son deuxième lieu de séquestration. Il se croit dans un silo à grains. En réalité, il se trouve dans un appartement parisien. Sous la tente, les ravisseurs ne l'attachent plus qu'au cou. Il a même une télévision, mais celle-ci le rend triste : la télé, c'est la vie du dehors. Et puis on n'y parle plus du tout de lui, on l'a oublié... Les ravisseurs ont décidé de suspendre les négociations pendant les législatives, considérant que des élections ne sont pas une période favorable à la négociation. L'ordinaire de l'otage s'améliore. On discute volontiers avec lui. Un syndrome de Stockholm inversé - c'est à dire des ravisseurs vers l'otage - s'installe : "Si ça doit mal finir, dit Empain, ce n'est peut être pas la peine de faire ça comme des dégueulasses... - Si ça doit mal finir, dit l'un deux, c'est moi qui le ferai. Et je te promets que je ferai ça proprement..." On lui apporte un gâteau, emballé dans une pyramide en papier. Empain n'a pas faim, il le repousse dans un coin de la tente. Cavalcade quelques instants après, les ravisseurs se sont rendus compte de leur bourde : les coordonnées de la pâtisserie sont sur l'emballage. Empain assure qu'il n'a rien vu. Il est décidé de le changer d'endroit. Encore une fois, tous les récits racontent que c'était à cause de l'épisode du gâteau et de son emballage. Le livre de Caillol propose une autre version, plus simple: "dans un immeuble, il y a trop de voisins, toutes nos allées et venues étaient remarquées, à un moment ou à un autre, on aurait été repérés."

Pourquoi Empain? Pourquoi lui plutôt qu'un autre? Des gens riches, il y en a d'autres, en France... "A cause du Canard Enchaîné". Le récit de Caillol raconte qu'ils s'étaient arrêtés sur trois cibles potentielles : Marcel Dassault, Lilliane Bettancourt, et le Baron Empain. Dassault, c'était difficile, il avait déjà souffert, ayant connu les camps de concentration, avait été aidé par le Parti Communiste auquel il reversait de l'argent (il y avait des gens issu du milieu ouvrier dans l'équipe des ravisseurs), l'enlèvement serait sorti du cadre privé pour devenir une affaire politique. Pas question. Lilliane Bettancourt, c'était une femme, et les difficiles conditions de détention allaient rendre les choses encore plus pénibles. Mais surtout, lors de leurs repérages, les ravisseurs s'étaient fait remarquer à cause d'une bagarre de chiens. Ils étaient grillés. Il ne restait plus que le Baron, vers lequel les critères de faisabilité semblaient converger : à 41 ans, sportif, Empain possédait la condition physique nécessaire pour résister à une séquestration probablement difficile. Il avait aussi des habitudes immuables, ce qui facilitait l'opération.

Enfin, dans l'industrie, il y avait eu quelques piquets de grève, lesquels avaient été réprimés durement par le patronat. L'article du Canard qui relatait cet épisode terminait ainsi: "Le Baron Empain aime les durs". Et bien voilà...

Fin mars. Cette fois, c'est la bonne. Daniel Duchâteau, l'un des ravisseurs, relance les négociations. Cette fois, la famille accepte. 40 millions de francs. Evidemment, c'est la police qui a la main, et il va sans dire que pour Ottavioli, il est prévu qu'aucun argent ne soit versé. Le jeudi 23 mars 1978, les ravisseurs tendent une coupe de champagne à Empain à travers la toile de tente :" Tu vas être libéré demain". Voilà soixante jours qu'Empain est détenu. Et la police n'a toujours pas le moindre indice. "Quoi qu'il se produise, il faut que vous m'en gardiez un vivant!" ordonne Ottavioli aux équipes de l'antigang de Broussard et Leclerc.

Le lendemain, un expert en arts martiaux se fait passer pour un collaborateur terrifié du Groupe Empain-Schneider. Deux sacs remplis de papier journal taillé en liasses de billets sont posés à l'arrière de la voiture. Toute la journée, les ravisseurs le baladent de téléphone de comptoir de bar, en téléphone de comptoir de bar, afin de vérifier qu'il n'est pas suivi. L'inspecteur Mazziéri (c'est son nom), équipé d'un micro, est pourtant escorté à distance par 20 motos et voitures de l'anti-gang, lesquelles ne se feront pas repérer. L'opération s'achève le soir à l'Hilton d'Orly, sans remise de rançon ni libération. Tout cela a pris trop de temps, et l'opération est remise au lendemain, même heure, même endroit. Le lendemain, vendredi 24 mars 18h30, jour des départs en vacances de Pâques, Mazziéri reçoit comme consigne au bar du Hilton de changer de voiture sur le parking, de rouler vers Paris, et de s'arrêter à la borne de secours B16. Mazziéri obtempère, toujours suivi à distance par l'anti-gang. Alors qu'il a stoppé devant la borne, l'imprévu, le grain de sable dans la mécanique, une dépanneuse s'arrête derrière lui, le croyant en panne. Vrai dépanneuse ou vrais ravisseurs? Mazziéri sort, laissant les clés sur le contact, ordonne au dépanneur de dégager. C'est le moment que choisissent Caillol et Duchâteau pour bondir de derrière le talus cagoulés et armés, monter à bord de la voiture, et démarrer en trombe. Derrière, l'antigang sonne aussitôt la charge. Mais la voiture ne va pas loin. Elle pile au niveau de la porte dans le mur anti-bruit de L'Haÿ-les-roses. La manœuvre était parfaite, de l'autre côté attendait une voiture moteur tournant qui ne demandait qu'à s'évaporer vers la banlieue, tandis que tout l'armada de l'antigang resterait sur l'Autoroute A6. Seulement voilà que ça défouraille de tous les côtés. Caillol ne peut riposter, son flingue étant resté sous les fesses de Duchâteau (Caillol a dû déverrouiller la portière pour permettre à Duchâteau de rentrer dans la voiture, et Duchâteau s'est assis sur le flingue!) Duchâteau est tué, Caillol est touché de deux balles, l'une l'atteint à l'œil, l'autre lui fracture le bras gauche. Il est éjecté de la voiture, secoué, déshabillé, menotté.

Caillol sait que la partie est perdue. Deux jours plus tard, il téléphone du bureau d'Ottavioli au pavillon de Savigny-sur-Orge pour faire libérer Empain.

A Savigny, Empain n'a rien compris. La veille, on a bu le champagne et on lui a annoncé sa libération. Voilà maintenant qu'on lui retire brutalement la télé et la radio sans la moindre explication. Au-dessus de sa tête, ce sont des cavalcades et des coups de fils incessants.

Le samedi matin, on lui jette un journal sous la tente. La une relate la fusillade de l'autoroute A6. Le Baron comprend que c'en est fini de lui. Lui qui ne connaît pas l'insomnie ne ferme pas l'oeil de la nuit.
Le dimanche matin, un ravisseur s'adresse à lui à travers la toile de tente. "On a voté pour savoir si on devait te laisser en vie ou te tuer. Tu nous as bien dit que si tu étais dehors, tu payais? - Oui. - On n'est pas forcés de te croire. Aussi on va te faire signer trois reconnaissances de dettes de 12 millions de francs chacune. Puis on va te libérer. Tu as quelques jours pour réunir l'argent, tu vas nous donner le numéro de téléphone de ta ligne directe, et quand on te donnera le code "Marika", tu devras nous livrer la somme selon les consignes que nous te donnerons. Si tu ne le fais pas, on abat une personne au hasard dans la rue, et on lui accroche ta reconnaissance de dette dans le dos". Empain écrit et signe les trois lettres.

Le soir, il est mis cagoulé dans le coffre d'une 4L. Une demi-heure plus tard, la voiture le dépose dans une ruelle sombre. On lui glisse un billet de 10 francs dans la main. "Tu attends une minute avant de retirer la cagoule". Aveugle, Empain s'attend à entendre claquer une rafale. Mais il perçoit seulement le bruit de la voiture qui s'éloigne. Il arrache sa cagoule, et fait alors ses premiers pas d'homme libre. Premiers pas très difficiles. Pendant 63 jours, il ne s'est pas levé, n'a pas vu autre chose que l'obscurité ou sa toile de tente. Il peine à se redresser, à marcher, à déchiffrer les noms des rues sur les plaques. Il rejoint une avenue éclairée, où il reconnait une bouche de métro. Le clochard puant en survêtement vert qu'il est devenu s'y engouffre, achète un ticket, s'effondre dans un wagon, submergé par les bruits de la vie. Le nom de la station Opéra le sort de sa torpeur. Il sort. Du Drugstore, il téléphone à son domicile. Une voix d'homme décroche :" Je voudrais parler à ma femme. - Qui êtes-vous? - Je suis le Baron Empain". Le policier passe le téléphone à la Baronne : "Viens me chercher, je suis sur le terre-plein de l'Opéra, je suis méconnaissable". Quelques minutes plus tard, le policier et la Baronne ouvre la portière à une silhouette voutée adossée à un réverbère. Ambiance étonnamment lourde dans la voiture. "Pendant ton absence, on en a appris de belles, sur toi..." soupire la Baronne. Empain s'aperçoit alors que la voiture ne prend la direction de son domicile mais celui du Quai des Orfèvres. Il craque, menace de se jeter au dehors. Le policier cède et prend la direction de l'avenue Foch.

C'est à ce point précis que l'affaire Empain ne ressemble à aucune autre. Car c'est l'unique affaire d'enlèvement où le retour s'avère pire pour l'otage que la détention. "Je suis passé d'une prison à une autre prison, écrit Empain, sauf que celle-ci, c'est chez moi". A son arrivée, il est accueilli par une équipe de policiers emmenés par Ottavioli, qui l'interrogent pendant de deux heures. Tout ce que veut Empain, c'est manger un petit steak, se laver, raconter, recevoir des marques d'affection et de tendresse. Au lieu de cela, on lui fait comprendre tout le mal et l'inquiétude considérable qu'il a causé à son entourage. De victime, il passe à coupable. Affectivement désemparé, il demande que l'on fasse venir son labrador Love de sa propriété du Val d'Oise. Et il se renferme. Pas seulement parce qu'il trouve que son retour manque de chaleur. Mais aussi parce qu'hormis celui capturé sur l'Autoroute du Sud, les ravisseurs sont dehors, et représentent toujours un danger.

Ce mauvais accueil n'est seulement un début. L'ampleur du désastre s'impose rapidement au Baron. Le lundi suivant sa libération, il reçoit 2000 télégrammes, il veut les ouvrir, les lire, y répondre, son entourage l'en empêche. Les journalistes font le siège du 33 avenue Foch, il veut aller leur parler, se libérer de son récit, son entourage l'en empêche encore : "Tout ce qu'on a lu dans les journaux, le jeu, les maîtresses, les sommes d'argent, ce n'est pas bon pour la famille, ce n'est pas bon pour l'image du Groupe. Tu nous as causé assez de torts comme cela, tu ne crois pas?" Alors cet homme qui pour survivre s'était mis à obéir à ses ravisseurs continue à obéir à ses nouveaux geôliers, les siens, ses proches, les hommes de son groupe.

La justice n'est pas non plus en reste. Le juge Chavannac qui l'interroge examine comme il en a le devoir la piste de l'auto-enlèvement: "Vous dites que vous avez lu des livres pendant votre séquestration. Quels étaient les titres? Qu'est-ce qu'ils racontaient? Vous avez dit lors de votre première audition que vous aviez roulé une demi-heure. Et lors de la seconde trois quart d'heures. Alors c'est une demi-heure ou trois quart d'heure?" Empain s'emporte, saucissonné dans le coffre d'une voiture cagoulé les mains menottés dans le dos et dans un état de stress maximal, il trouve que ces questions de minutes n'ont aucun sens.

Que ce soit en famille ou au bureau, aucun de ses proches n'est normal avec lui, il ne reconnaît plus personne. Son bureau a été vidé, sa voiture a été vendue, comme si on avait pas souhaité qu'il revienne. Etranger chez lui, déçu par tous et inculpé de rien, il quitte alors la France pour les Etats-Unis dix jours pour tard. Pour "se reconstruire". Et avec la bénédiction et l'aide logistique de René Engen, numéro deux du Groupe, qui n'est pas le dernier à penser que l'autorité morale du Groupe a été gravement endommagée par la conduite d'Empain, et qu'une mise au vert de ce dernier ferait le plus grand bien à tout le monde.

Empain passe ainsi six mois là-bas, se cachant (le reporter Paul Slade le retrouvera cependant à New York après des mois de traque et fera des photos extraordinaires - Paris Match n°1525 du 18/8/78) et se refaisant une santé. Engen lui fait régulièrement passer le message comme quoi au Groupe tout se passe très bien, que les carnets de commande sont remplis, et que si le Baron a besoin d'argent, qu'il le dise, on lui en enverra. Il va même jusqu'à déléguer sur place un ami d'enfance du Baron pour délivrer ce type de message rassurant.

Seulement l'ami d'enfance bouffe la commission. Son ami, c'est Empain, pas Engen. Empain lui fait part de ses doutes: "Ils m'ont tout piqué, n'est-ce pas? Je suis ici, eux, là- bas, et désormais tout se passe sans moi... - Evidemment qu'ils t'ont tout piqué. - Qu'est- ce que je fais? - Rentre, et fous- les dehors. - Mais les histoires? - Il y a belle lurette que tout le monde a oublié. Rentre, Wado."

Plein d'une énergie neuve et prêt au combat, Empain regagne d'abord Londres, d'où il passe un certain nombre de coups de fil afin de s'assurer des appuis. Cette fois, ce n'est plus le syndrome de Stockholm qui est à l'œuvre, mais le retour de Montecristo qui se joue. Le lendemain, devant un par-terre de micros, il donne une conférence de presse rue d'Anjou pour expliquer "qu'il n'est plus possible de diriger le Groupe Empain sans Empain". A ses côtés, Engen s'incline avec intelligence. Il vient trouver Empain dans son bureau : "Baron, j'ai 59 ans, j'ai toujours dit que je n'irai pas au delà de 60. Si vous voulez mon départ, vous l'avez. Simplement, comme j'ai contribué à bâtir ce groupe à vos côtés pendant plus d'une décennie pour qu'il devienne ce qu'il est aujourd'hui, j'estime avoir droit à une indemnité de départ pour services rendus, dont que j'estime le montant à tant de millions. Etes-vous d'accord? - Ça ne pose pas de problème. - Vous pouvez me l'écrire?" Empain saisit une feuille de papier blanc et rédige le protocole selon lequel il devra un certain de nombre de millions à Engen le jour de son départ. C'est Didier Pineau-Valenciennes, initiales DPV, et surtout surnom "Docteur Attila" que le Groupe recrute alors pour remplacer Engen. Engen et lui travaillent ainsi quelques mois en double afin de mettre DPV au courant des affaires.

De retour à Paris, Empain se met à recevoir des appels. Marika...les reconnaissances de dettes. Il change d'appartements plusieurs fois, ceux-ci ne sont pas à son nom, ils sont de plus sur liste rouge. Mais les appels le suivent quand même. "Ce n'est pas possible, ils ont des complicités dans la police!" s'exclame Empain.
"On ne l'a jamais appelé, raconte Caillol, pas une fois. Comment aurions-nous fait pour trouver ses nouveaux numéros? Ce n'est pas nous qui l'avons appelé. " Mais alors qui? Et dans quel but?

Mais ce sentiment d'insécurité permanente entame l'esprit combattif du Baron. Un ressort intérieur s'est brisé. Un matin, DPV entre dans le bureau d'Empain: "Engen s'en va - Oui, et alors? - Alors il faut lui verser ses millions. - Il y a un problème? - Le problème, c'est ça". DPV exhibe le protocole signé par Empain à Engen : "C'est du papier blanc, non du papier à en-tête. Vous devez verser ces millions sur vos propres deniers". Le Docteur Attila a gagné. Empain aurait pu se battre, mais il n'a plus l'envie, tout cela le dégoute désormais. "Trouvez-moi un acheteur pour mes parts dans le Groupe, je suis vendeur". Les parts d'Empain iront à Paribas. Ainsi que Giscard le faisait suggérer à Engen pendant la détention d'Empain...

Ayant tout quitté et tout vendu, Empain se retrouve alors un homme neuf. Quelques mois plus tard, la France bascule dans l'ère socialiste.

En décembre 82 se tiennent les assises aux cours desquelles on juge les ravisseurs. Six hommes - dont Caillol - et deux femmes comparaissent, défendus par des ténors du barreau parisien : Georges Kiejman, Thierry Levy, Roland Dumas. Empain y assiste pour ne pas donner corps à la suspicion de l'auto-enlèvement. La manchette du Figaro la veille des assises titre en effet: "Empain accusé de s'être lui-même enlevé". Il s'exprimera le dernier jour longuement sur son enlèvement, exprimant ses sentiments à l'égard de ses ravisseurs comme de son entourage. Il impressionne par sa dignité. Il n'accable pas Caillol, nul besoin de le faire d'ailleurs, ce dernier ayant été pris en flagrant délit sur l'Autoroute A6. D'ailleurs, ce n'est pas le genre d'Empain d'en rajouter ou de vouloir paraître à son avantage. La recherche de la justesse du propos est un caractéristique saillante de sa personnalité. Le verdict de ce qui est pour lui quasiment un procès en réhabilitation tombe : 20 ans pour les protagonistes principaux de l'affaire. Lesquels ont prétendus que le chef était Daniel Duchâteau, mort sur l'Autoroute, qu'ils n'étaient venus pour lui rendre service le jour de la rançon. Et laissant du même coup la question du vrai commanditaire en suspens. Crime crapuleux surmonté d'un effet d'aubaine - Empain disparaît et cela arrange tout le monde? - ou complot d'état? Question restée entière pour Empain jusqu'à ce jour. Jusqu'à ce que Caillol et lui échangent.

"Il ne faudrait pas que mon livre lui cause la moindre contrariété, me dit Caillol, c'est un livre de réconciliation, le récit rend hommage à son courage à chaque fois qu'il y a lieu de le faire. - Je vais aller lui porter, et vais lui expliquer le sens de ta démarche". Trois semaines après avoir reçu le manuscrit, je reçois un coup de fil étonnant du Baron : "Je trouve vraiment ça très bien, je n'ai rien à dire, je ne pensais pas qu'il était capable de cela. - Seriez-vous d'accord pour voir Caillol, Baron? Cette fois, il est prêt tout vous dire, il veut que vous soyez définitivement en paix avec cette histoire. - Je suis d'accord, mais je ne veux pas que l'on nous voit ensemble, je ne veux pas risquer une paparazade où nous serions pris tous les deux en photo. Je ne veux pas d'un bar sur les Champ-Elysées, par exemple. - Bien compris. - Et puis, vous pouvez bien sûr être là, mais si à un moment vous voudrez bien nous laisser seuls ensemble, nous aurions des choses personnelles à nous dire. - Baron, je ne l'envisage pas autrement. Ce moment doit vous appartenir à tous les deux".

J'appelle Caillol, qui bondit de joie lorsque je lui raconte qu'Empain a apprécié son bouquin. "Le rendez-vous? Quand? Où ça? - Je m'en occupe, Alain..." Ne pas être vus ensemble, plus facile à dire qu'à faire.

Mercredi 14 décembre 2011. Grâce à l'intervention d'un ami d'enfance, j'ai pu négocier un tarif pour occuper entre 14h et 18h, le salon d'une suite du Hilton Arc de Triomphe aux abords du Parc Monceau (suite que le Baron aurait l'extrême élégance de régler). Caillol arrive en avance, il s'est mis sur son 31, un peu nerveux, on le comprend. "Qu'est-ce qu'il faut lui dire? Tu? Vous?" Pendant la séquestration, ils tutoyaient Empain. Lui les vouvoyaient. "Fais ce que tu veux, mais il me semble que c'est vous, et que c'est Baron. Il faut lui restituer sa dignité perdue. - Je lui tends la main? - Je ne sais pas. Laissons-le plutôt choisir de le faire ou pas. On verra s'il te la tend avant, ou après, ou pas du tout. - Entendu". Nous prenons l'ascenseur. "Tu vois, me dit-il, j'ai pris deux balles et vingt ans, mais je suis content que ça se soit fini comme ça. Pour lui. Parce que si nous étions passés de l'autre côté du mur avec les sacs remplis de papier journal, nous n'avions plus d'autre choix que de le tuer. Et cet homme ne méritait pas ça..." Nous arrivons dans la suite. La direction de l'hôtel a bien fait les choses. J'avais demandé qu'il y ait une bouteille d'eau et deux verres (pas d'alcool), il y a deux thermos de café et de thé, des jus de fruits, et un plateau de petits financiers aux amandes. J'installe Caillol, je redescends attendre Empain dans le hall de l'hôtel : ainsi, aux yeux de ceux qui le reconnaîtraient, c'est avec moi qu'il aura rendez-vous, et moi, personne ne me connaît... Sa femme le dépose quelques instants plus tard devant l'hôtel, il s'avance vers moi de sa démarche chaloupée si caractéristique. Je l'assieds quelques instants, pour lui expliquer que Caillol est là-haut, et aussi pour prendre un peu "la température". Mais Empain est bien, alors nous y allons. Ascenseur, couloir, je passe devant lui, m'excuse, introduit la carte magnétique dans la serrure, pousse la porte, pour une poignée de secondes très intenses (j'ai 13 ans lors de l'enlèvement, et je me souviens des Paris-Match de l'époque). Caillol, qui attendait de dos, se retourne. Empain vient droit à lui, lui serre chaleureusement la main: "Alain, c'est Alain, c'est ça? Je me souviens!" Sa main dans celle d'Empain, Caillol est submergé (comme je le suis également) par la grandeur et la classe du bonhomme. Je les installe à une table de salle à manger, leur sers un café, et jouant brièvement le rôle d'huile dans la salade, je rappelle la raison du rendez-vous :" Alain veut que vous soyez désormais totalement en paix avec cette histoire. Aujourd'hui il est prêt à tout vous dire, tout ce que vous voulez savoir, qui, quoi, comment, les commanditaires. Tout". Lors des interviews que nous avions eu Volson et moi avec lui, il nous avait paru que parfois le Baron se fichait désormais de cette histoire. D'autres fois, savoir qui l'avait vraiment enlevé, et pourquoi, semblait constituer sa plus lancinante curiosité, un curiosité à laquelle personne n'avait jamais répondu. Caillol renchérit: "Je ne voulais pas risquer qu'il y en ait un de nous deux qui meure sans qu'on ne se soit jamais parlés". Empain nous stupéfie encore : "Je suis en paix avec mes ravisseurs. Je sais ce qu'est la privation de liberté, ils ont payé, je leur ai pardonné. En revanche, je n'ai pas pardonné à mon entourage, car tout était prévu pour que je ne revienne pas!" La conversation s'engage très vite et naturellement entre eux, ils ont beaucoup de choses à se dire. Conformément à ce dont je me suis engagé auprès du Baron, je les laisse tranquilles, et retourne en bas travailler sur mon ordinateur dans le lobby du Hilton. Ils ont jusqu'à 18h, et savent qu'ils doivent m'appeler lorsqu'ils auront terminé.

Deux heures et demi plus tard, Empain sort de l'ascenseur. Son épouse avait terminé ses courses, et l'avait appelé sur son portable. Il vient vers moi: "- Ça s'est bien passé? - Oui, je suis content, et je crois que lui aussi!" Je règle pour lui, et le rend à son épouse, puis monte retrouver Alain: "Il m'a serré la main, il m'a dit on se tutoie, je n'ai plus de batterie, appelle-moi ce soir à 19h pour me donner ton numéro de téléphone". Caillol est ébranlé, positivement secoué : chez Empain, la force du pardon n'est pas un vain mot. Sur la table, deux mignonnettes de whisky vides prélevées du mini-bar: l'otage et son ravisseur se sont fait un petit scotch ensemble!

Pour refermer cette page de l'histoire criminelle française, il ne reste plus que le lieu de détention, le premier qu'a connu Empain. Celui qu'il a recherché lui-même après son enlèvement, furieux que la police ne le recherche pas. Celui où nous nous trouvons maintenant. A l'époque, Empain avait tracé des cercles sur une carte représentant les distances qu'il estimait avoir pu parcourir dans le coffre des ravisseurs, et avait pointé tous les endroits qui pouvaient correspondre. Celui qui retenait tous ses suffrages était un relais des Eaux et Forêts en Seine et Marne, lequel avait brûlé juste après qu'il l'eut signalé à Ottavioli. Evidemment, ça n'était pas là. Empain s'était imaginé sous sa tente dans la cave d'une maison, ce qui n'a rien à voir avec l'endroit où nous sommes.

Peut-être s'était-il fabriqué cette image sur une réminiscence personnelle, une réminiscence lointaine qui trouve son origine là-bas à Héliopolis en Egypte, la ville fondée par son grand-père le Général Empain et premier Baron du nom. Il y a là-bas à Héliopolis une basilique qui renferme un mausolée souterrain. Dans l'allée centrale, on manoeuvre un panneau coulissant en tournant une manivelle. Cela découvre un escalier descendant vers une crypte. Là, dans l'obscurité, dans une étrange bégaiement sarcastique de l'Histoire se trouve un tombeau de marbre en forme de tente, le tombeau du Général Empain, le bâtisseur devenu pharaon, et de son fils Jean - le père du Baron actuel. Sous cette tente de marbre noir, il reste une place. C'est là qu'Empain veut reposer, aux côtés de de son grand-père et de son père.

"Il existe trois versions de chaque histoire : la tienne, la mienne, et la vraie. Aucune n'est un mensonge, les souvenirs communs sont uniques pour chacun". La citation est de Robert Evans, un mannequin devenu patron de la société de production cinématographique Paramount. Elle ouvre le documentaire sur sa vie qui s'appelle "The kid stays in the picture". Lumière, le livre de Caillol qui sort ces jours-ci aux Editions du Cherche-Midi s'inscrit parfaitement cette vision d'Evans. La version des faits de Caillol ne contredit pas celle d'Empain, elle la complète enfin, en l'expurgeant de ses zones d'ombres trentenaires et de ces rumeurs à la peau si dure, et les remplace par une réalité d'hommes, sans pour autant refermer le dossier. Qui appelait Empain la nuit pour lui souffler Marika au téléphone? Les ravisseurs prétendent ne l'avoir jamais appelé. C'est leur parole contre celle de la police. On ne saura jamais, les seconds ayant sur le papier plus de moyens que les premiers pour obtenir le numéro d'un homme qui change souvent d'adresse en se mettant sur liste rouge. Peu importe désormais, lui et Caillol peuvent se parler, la conviction d'Empain est faite et elle ne changera plus : cela arrangeait certaines personnes qu'il ne revienne pas.

"J"ai fait une dédicace sur mon livre pour le Baron. Qu'est-ce que tu en dis? - Fais voir..." Caillol me tend le livre, soulève la couverture. Il n'a écrit qu'un seul mot: "Pardon..."

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